Entrevues Le Parisien, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 10 mai 2016.

Renaud : ''Je reviens plus fort que jamais''

Le nouvel album de Renaud — son seizième — sortira vendredi prochain. Nous avons retrouvé le chanteur dans le Vaucluse, où il vit, métamorphosé.

left Nous l'avions quitté en juin, à la terrasse de sa cantine, le Bouchon, à L'Isle-sur-la-Sorgue. Renaud avait repris l'écriture, mais il était encore en mauvaise santé. Il nous avait lancé du bout des lèvres « Je reviens », mais restait sur ses gardes, fuyant.

Neuf mois ont passé, le temps d'une renaissance. Nous l'avons retrouvé jeudi au même endroit. Mais tout a changé. C'est lui qui nous invite à sa table pour parler de son nouvel album, qui sortira le 8 avril, son 16e en quarante ans de carrière. Un disque bigrement émouvant, revenu, comme son auteur, du diable Vauvert.

A l'intérieur du restaurant, dont la porte est fermée pour protéger notre discussion des fans qui défilent, il fume toujours (quand il n'y a plus de client) mais ne boit plus. Devant lui, juste de l'eau et du Coca Zéro. Lui qui ne mangeait plus engloutit quatre bouchées à la reine. A 63 ans, Renaud a retrouvé l'appétit. Lucide, chaleureux, il nous montre ses photos de famille, ses tatouages, le collier avec un phénix envoyé par une fan. Il sourit : Le phénix, c'est moi.

Comment allez-vous ?

Renaud. Six mois et vingt jours sans alcool, sans une goutte. J'ai perdu vingt ans de ma vie à boire jusqu'à plus soif. Ce qui m'arrive aujourd'hui m'est arrivé en 2002, quand j'ai sorti Boucan d'enfer. Je sortais d'une même période de dépression, d'alcool, de paranoïa. Cela faisait sept ans que je n'avais pas fait d'album, tout le monde a parlé de renaissance, de phénix. Je m'en suis sorti quelques semaines et j'ai replongé. Mais aujourd'hui, je reviens plus fort que jamais.

Qu'est-ce qui vous a redonné l'envie ?

Il y a d'abord eu le double album « la Bande à Renaud », ces artistes que j'aime qui ont repris mes chansons. Bon, il n'y avait pas que du très bon, mais tous ces témoignages d'amour m'ont bouleversé... Et ça a cartonné. Et puis Indochine, Nicolas, ce gamin de 55 ans qui en fait 35, qui m'a rendu hommage au Stade de France. Et Grand Corps Malade qui m'a remis la main dans l'encrier en m'incitant à écrire cette chanson, « Ta batterie », que j'ai enregistrée pour son album et refaite pour le mien. J'ai rouvert le robinet et cela a coulé...

Comment avez-vous vaincu l'alcool ?

En arrivant au studio ICP à Bruxelles, en septembre pour enregistrer l'album, je n'ai pas réussi à chanter. J'étais encore à un litre de pastis par jour. J'étais très mal, je titubais, je vomissais, j'avais des vertiges. Je suis allé voir un addictologue. Cela a duré cinq minutes, il m'a dit que mon taux de potassium était dans le rouge : « Vous risquez un arrêt cardiaque aujourd'hui, demain ou dans huit jours. » J'ai eu très peur. J'ai arrêté de boire aussi sec.

Vous avez été hospitalisé ?

Je devais rester trois jours, ils m'ont gardé quinze jours, sous perfusion de potassium. J'en ai profité pour faire la totale, IRM, scanners, je suis en pleine forme. Je n'ai jamais passé une période aussi longue de ma vie sans une goutte d'alcool. Il y a encore six mois, je me réveillais à midi, crevé, tracassé, titubant. Je n'arrivais plus à rire, à parler, à pleurer. Je me contrefoutais de la marche du monde, ma vie était une infinie tristesse anisée. Maintenant, après cinq heures de sommeil, je me réveille à 7 heures et j'ai la pêche.

Vous avez retrouvé le sourire, mais votre disque est sombre.

C'est sûr ! Il y a beaucoup de chansons tristes. « La vie est trop courte » est certainement ma chanson la plus désespérée. Trop peut-être. A part « Hyper Cacher » et « Petite Fille slave » ( NDLR : sur la prostitution), il n'y a pas de chansons que je qualifierais d'engagées... Que voulez-vous, je suis un vrai cœur d'artichaut.

Vous avez écrit deux chansons pour Malone, votre fils de 10 ans.

Oui, cet album, je l'ai un peu écrit pour lui aussi. Je le vois une fois par semaine et c'est un grand bonheur. Car je suis passé à côté de son enfance. J'ai longtemps été un étranger pour lui, il m'appelait Renaud. Maintenant, il me tient la main, m'appelle papa, il m'embrasse alors qu'avant il me disait : « Tu sens la bière... »

On entend votre voix s'améliorer au fil de l'album.

Je ne l'ai pas trafiquée, je suis juste passé du pastis au Coca. Ce n'est pas ma voix de goret, d'outre-tombe, de 2006, de l'album « Molly Malone - Ballade irlandaise ». Là, je suis resté quatre mois en studio et ça allait de mieux en mieux.

C'est jour de grève aujourd'hui. La situation sociale vous préoccupe ?

Et comment ! La politique, entre guillemets, de gauche de ce gouvernement me débecte profondément. Je ne vais pas voter Fillon, quand même ! Si je n'ai que le choix de voter entre la droite et l'extrême droite, je voterai à droite. Sauf Sarkozy. Là, j'irai à la pêche à la ligne. Hollande, j'ai voté pour lui par défaut... Un mec qui remet la Légion d'honneur à un ministre d'Arabie saoudite, qui pond la loi Travail que même la droite n'aurait pas osé voter, la déchéance de nationalité...

Pour vous, il n'y a plus d'homme providentiel ?

Si, un seul, Nicolas Hulot. Qui fait ce qu'il aime, qui dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit. Mais il ne veut pas y aller et il n'a pas tout à fait tort. Il n'a pas le goût du pouvoir, juste celui des mots, l'envie de sauver la planète, ce dont se contrefoutent des gens comme Valls.

Et une femme providentielle ?

Je suis tout le temps amoureux. Cela dure cinq minutes, une heure, un jour, une semaine... La vie de couple, je ne suis pas doué pour ça. J'ai perdu deux épouses. Enfin, perdu... Je me suis séparé de ma première épouse au bout de vingt ans pour cause d'alcoolisme. Et j'ai perdu la seconde au bout de dix ans pour cause d'alcoolisme. Mais Dominique et Romane sont toujours là, elles me soutiennent. Dominique a toujours été une béquille. Elle s'inquiète : T'es énervé, t'as bu ? Non je n'ai pas bu. Je suis juste stressé par la vie, par l'amour, mon métier, les interviews, le malheur du monde, la vie de fou que je mène depuis six mois.

Vous êtes réapparu en public place de la République, un an après le massacre de vos amis de « Charlie Hebdo ».

Malgré l'amitié que je portais à Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, oncle Bernard et Honoré, que j'ai perdus, je n'ai pas réussi à faire une chanson sur cette tragédie. J'ai écrit J'ai embrassé un flic, c'est ma façon de parler de la manifestation monumentale du 11 janvier et j'ai fait une chanson sur l'Hyper Cacher. Et puis je dédie mon album aux victimes et aux survivants, aux familles.

Vous réécrivez une chronique dans « Charlie Hebdo »(*).

Oui, dans « Charlie » et « Causette ». Dans « Charlie », je me permets de raconter ma vie, je ne m'amuse pas à blasphémer l'islam que je respecte, même si une infime minorité de barbares me dégoûte profondément, ces mitrailleurs qui ont tué mes amis, qui ont fait des dizaines de morts à Paris, à Bruxelles...

Mistral gagnant est la chanson préférée des Français.

De tous les temps, c'est dingue ! Devant l'Aigle noir, Ne me quitte pas, la Javanaise, Avec le temps ! Alors que cela parle des bombecs de mon enfance... Je ne voulais même pas l'enregistrer tellement elle était impudique. Mais bon, comme tout artiste, je m'offre sans retenue, comme une strip-teaseuse offre son cul.

Six millions de vues sur Internet pour votre nouvelle chanson Toujours debout : vous êtes très attendu !

Cela m'a plus qu'ému, je n'arrête pas de pleurer. Je suis mieux que Tintin, qui va de 7 à 77 ans, moi je m'adresse aux enfants de 5 ans aux mamies de 88 ans, à tous ceux qui m'écrivent. Je suis débordé de demandes d'autographes et de messages d'amitié.

A propos de Tintin, j'ai lu que vous alliez vendre une partie de votre collection.

Je vais vendre 200 de mes 4 000 BD et quelques planches originales de Hergé. Je le fais pour aider ma fille, Lolita. Elle est séparée de Renan Luce et cela lui permettra de racheter la maison qu'elle partageait avec lui. Je ne suis plus collectionneur. Je préfère utiliser mon argent ailleurs.

A quoi ?

J'aide les gens qui me lancent des bouteilles à la mer : un collège parisien qui a fait un jardin bio sur son toit, un hôpital israélien qui forme des médecins palestiniens -- j'ai filé 120 000 balles --, un enfant handicapé qui doit se faire opérer aux Etats-Unis, une chorale de réfugiés syriens, une association qui aide les familles des prisonniers corses...

A République, vous portiez un tee-shirt de soutien à Yvan Colonna...

Je le porte encore (il le montre) : « Yvan Colonna, prisonnier de la raison d'Etat ». En mon âme et conscience, je crois en son innocence. J'ai bien étudié le dossier, il y a des doutes, des incohérences. Un gars qui se lève tous les matins pour traire ses 200 chèvres a autre chose à faire que descendre un préfet. Surtout un préfet qui était un mec bien, un bon préfet.

Vous rejoignez souvent vos amis corses d'I Muvrini sur leur tournée. Un entraînement ?

Oui, c'est une remise en bouche, en forme, pour chauffer ma voix et pour le bonheur d'avoir une standing ovation chaque soir, ce public en délire, après dix ans d'absence. Cela me gonfle à bloc. Pour ma tournée, j'ai sélectionné quarante chansons : mes nouvelles, mes incontournables, Son bleu, ma préférée... On me demande d'en virer dix, hélas, mais je ferai trois heures, minimum. J'ai tellement hâte. Mon public en aura pour son argent.

Vous écrivez votre autobiographie.

Je raconte ma vie à Lionel Duroy, qui est un grand biographe. On est remontés jusqu'à 1871 et un lointain ancêtre qui devait être écrivain. J'appellerai peut-être le livre « Disparu depuis », tellement je lui parle d'amis qui sont morts...

Vous avez du travail !

Je ne devrais pas vous en parler mais j'ai déjà écrit un nouvel album pour les enfants : dix chansons dont j'ai confié les musiques à Renan Luce. Je reçois plein de lettres d'enfants, j'adore. Ah, et j'ai oublié de vous dire ! Kervern et Delépine, ces deux génies, sont en train d'écrire un film pour moi. J'aurai le premier rôle ! Pourvu que Céline Sallette tourne dedans, je suis amoureux d'elle.

(*) Une anthologie des « Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo » paraitra le 6 avril aux éditions Hélium, 352 pages, 14,90 €.

L'émotion à fleur de peau

Renaud a toujours eu une place à part dans nos cœurs. Parce qu'il les fait battre comme personne. Et ce n'est rien de dire que ce seizième album nous touche. On l'attendait avec un mélange d'excitation et d'inquiétude, après sept ans de silence et d'errance. Quelle heureuse surprise, presque miraculeuse ! Treize chansons à fleur de peau et de mots, sincères, touchantes. En particulier « Hyper Cacher », « La vie est moche et c'est trop court », la nouvelle version de « Ta batterie » et « les Mots », déjà un classique : « C'est un don du ciel, une grâce/Qui rend la vie moins dégueulasse/Qui vous assigne une place/Plus près des anges que des angoisses ».

Renaud a retrouvé sa plume hypersensible et tendre en regardant ses enfants et ceux des autres, tel « Dylan », poignant hommage aux gamins tués sur la route. Guitares acoustiques, piano et accordéon, on est en terre connue et accueillante. Son guitariste Michael Ohayon, qui a réalisé l'album et composé la plupart des musiques, a trouvé le ton juste, entre ballades frissonnantes et folk enlevé. La voix est encore fragile — on peut dater les enregistrements à son évolution —, mais Michael Ohayon a eu raison de ne pas toujours choisir les dernières prises, certainement plus « propres ». L'émotion n'en est que plus forte. C'est même la plus intense depuis « Putain de camion », en 1988.

« Renaud », Parlophone/Warner, 14,99 €, sortie le 8 avril. Tournée à partir du 1er octobre.

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