L'ile de granit

Recueil des créations du forum.

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Bruno

L'ile de granit

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L'ILE DE GRANIT
Nouvelle publiée dans la revue Nouvelle Plume, n°8, octobre 1999 (p.16-19).



Grise debout sur l'azur, vacille et coupe l'horizon puis s'estompe ou se confond dans la longue chevelure brume.

Traîne coton que le vent mène sur les terres, que d'enfants, d'imaginaires crayons, peignent d'être éphémère.

Regard qui se laisse à l'étendue sans même voir les vagues que la coque profilée fend inlassablement,

Sans même voir le dos rond des baleines ou celui des dauphins, ni le vol habitué de ces oiseaux marins ;

Sans même voir la longue trace d'écriture que le bateau abandonne derrière lui, vague aplatie et monotone qui se reforme peut-être à quelques miles de là ;

Sans même voir la lente traîne grise qui s'échappe régulière de la cheminée et qui se brise en d'innombrables morceaux de laine que le ciel récupère.




Regard qui se laisse à cet abandon propice à la rêverie où viennent ici et là se mélanger les pensées les plus dépareillées dans un maquis d'images, de cistes et d'idées, de myrthes mélancolies, d'agaves souvenirs où de joyeux arbousiers entrelacent les mots d'un antique asphodèle. Un parfum qui flotte encore à l'esprit lorsqu'on revient à soi, juste le temps d'apercevoir sur la mer, le soleil qui se noie dans ses dernières lueurs déclinées en d'orange frémissements rouges d'ombres.

Doucement descend d'une vigie invisible le chant triste d'un marin qui enveloppe le bateau d'un faible halo mélodieux, un mince voile sonore qui éloigne d'un accord la masse indistincte que l'on osait à peine se représenter. Quelle menace imperceptible nous berces-tu, roulis imperturbable ?

On devine alors les frayeurs que ressentent nos compagnons d'Odyssée que des siècles séparent.

Dernier frisson qui vous décide à regagner votre cabine en suivant ce long couloir où se découpent des ombres portées vacillantes par de faibles veilleuses ; chacune se glisse silencieuse dans son étroite cellule et se plonge, profonde, dans ces vagues pensées que le sommeil autorise.

Parfois d'insomnies océanes, vous remplissez de bruits vos oreilles captives et là, étendu sur votre couchette, vous écoutez les cliquetis du mobilier métallique qui suivent et miment le bercement régulier du navire ou bien les ronflements plus lointains des machines, cris de ferraille et de vapeur qui remplissent votre cabine.

Anonymes, aussi, des pas se pressent ou ralentissent juste devant la porte, hésitent et puis repartent et des éclats de rires, qui ne sont peut-être que l'écho de la brise, tapissent par voix ce fond sonore.

Plus distincts, quelques craquements se font entendre dans la pièce, s'ils persistent, n'insistez pas, ce sont sûrement les jeux nocturnes d'un rongeur voyageur, passager clandestin, embarqué d'Ailleurs dans un port d'Asie et qui cherche, en vain, à rejoindre un cousin d'Amérique ; à moins que ça ne soit la visite d'un capitaine fantôme, celui qui, dit-on, hante le bateau les nuits d'insomnies. Amant des mers et poète, il a, autrefois, jambe de bois, succombé à ces fièvres mystérieuses que les marins fréquentent à chacune de leurs escales dans les replis secrets des villes portuaires. Ange gardien, il veille et vous protège, dormez bien.

Si le matin crachin bruine sur le hublot, triste tropique, vous resterez au chaud entre les pages d'un livre de voyage ou bien vous noterez sur un grand cahier à spirales, en vers ou en prose, vos rêves d'aventurier.

Voir un pays insulaire, une montagne dans la mer où sur une plage vous débarquez et avancez vers de paisibles indigènes puis échangez leur liberté contre de la pacotille au nom sacré du progrès qui scintille.

Voir un pays insulaire, goûter son hospitalité dans un village perché à fleur de roche, chasser le mouflon tant qu'il y en a et s'enivrer de vins et de chansons, de mots d'adieu et de promesses qu'on oublie une fois l'encre sèche.

Voir un pays insulté que l'on brûle et vide de l'intérieur garder toujours espoir et dignité.

La plume traîne indolente sur la feuille que le poète abandonne pour suivre par le hublot le vol des oiseaux dont la ronde se dessine aux limites de l'ovale puis s'invente quand s'évadent d'un clin d'oeil volatile ces discrets acrobates et c'est un jeu subtil de prévoir l'instant précis et l'endroit choisis où, d'invisible, la farandole en plumes se révèle au regard ; de s'oublier jusqu'à renverser, d'un battement d'aile, l'encrier posé entre les plis secrets du drap rêche et voir se dessiner sur ce buvard improvisé la carte d'un pays jusqu'à là ignorée, à peine sèche.

Cet incident créateur vous oblige à vous lever et comme ces dieux volages vous vous détournez aussitôt de cet univers engendré par mégarde. Dehors, c'est un soleil de quart qui accueille vos pas et vous rejouez imperturbable à contempler la mer dans le déroulement infini de sa lame comme s'il fallait inlassablement répéter avec toujours moins de force les échos de la veille.

Un froissement blanc sous une fine ombrelle, un visage de faïence;

Un froissement blanc, transparent de lumière qui réduit en cendre fine les couleurs des palettes que nous octroyaient jadis le ciel et la mer ;

Un froissement blanc, vaporeuse demoiselle, opale d'anglaise, sourire et dentelle,

Un froissement blanc qui s'estompe au coin des rêves quand elle passe derrière la passerelle.

Presser le pas en sens inverse pour la croiser de l'autre côté et peut-être même pour échanger des politesses mais c'est un mystère de n'y trouver que son lointain parfum et un simple voile blanc qui entrelace lentement de sa présence un cordage d'acier. Trop loin, pour la main, il flotte au vent et aux embruns, vous nargue encore un peu d'une impression parfumée et lentement se détache et se noue autour d'une flamme d'écume.

Plus loin, dans la cale ouverte où les caisses s'entassent et laissent d'inextricables couloirs perdre votre regard, vous abandonnez cette tristesse. Vous suivez du haut de la passerelle les multiples chemins de cet étrange labyrinthe comme ailleurs, enfant, lorsque sur une feuille, vous tiriez ce fil d'Ariane entre les lignes d'encre bleue tracées selon un plan dont la complexité toujours plus grande vous réjouissait. De brefs instants volés et délectables dans un coin de la classe mais qui s'achevaient à chaque fois inexorablement par un face à face redoutable avec le Minotaure d'alors, l'instituteur courroucé que vous deviez affronter dans un bredouillement de larmes.

Les marins ont aménagé là un tripot clandestin où ils se détendent d'un verre de vin, des cartes à chaque main. Pour l'instant, au milieu de ce dédale tortueux, ils s'amusent à torturer l'oiseau qu'ils ont capturé. Les uns l'imitent d'un pas boiteux en bavant d'alcool et traînent de lourdes ailes imaginaires, les autres plus féroces lui roussissent le bec à l'aide d'un brûle-gueule. Vous étiez vous aussi complice en d'autres temps de ces atroces supplices qui ravissent les enfants inquisiteurs en quête des secrets que détient la nature et qui vous fascinaient jusqu'à vous aveugler. Mais ce spectacle vous écoeure à présent et vous tournez la tête pour fuir ces monstres imbibés titubants qui ne vous inspirent plus qu'un profond dégoût clos sur vous même.

Un homme les fixe aussi étrangement d'un oeil calme et perçant ; ce voyageur en exil ne retrouve-t-il pas là, sur les cartes usées par tant de doigts posés, les champs de bataille qu'il avait labourés au nom des libertés ? Et toutes ces barbaries que la scène nous dévoile sont autant de blessures qui saignent sa défaite sur les rives tragiques et amères d'un Golo imaginaire, pourtant il garde ouverts ses yeux d'espoir et de dignité.

C'est fou ce qu'un homme peut boire lorsqu'il est seul! Sur ce bateau une pièce est réservée à celui qui désire se recueillir, là, où attablé, l'on s'enivre de ses propres paroles devant une feuille où une fiole de vin verse ses mystères dans une vieille timbale ; là, où personne ne cherche à percer vos secrets, vous partagez avec vous-même cette mélancolie que procure tout éloignement. Le monde n'y semble qu'un bavardage de trop perdu entre deux verres qui balivernent un brouhaha d'ambiance quand s'habille d'un silence cette taverne d'une embellie d'esprit.

Combien d'entre nous y ont noirci des pages d'écritures par hébétude bien en dessous de la ligne de flottaison quand tremblent d'une virgule les mains à la merci d'un mot ? Combien d'entre nous se sont laissé aller à contempler l'unique habitué de ce lieu figé en vers en cet endroit, une immobile silhouette qui s'habille d'un romantisme ancien d'officier anglais à la retraite, un mannequin en bois dont les yeux peints burent jusqu'à plus soif nos rêves d'écrivains ? Dans ce regard éteint peut-être puiserez-vous l'infime humanité que d'autres ont dû laisser couler entre leurs pages ? Vous ébriéterez alors à votre tour vos intimes secrets sans vous soucier ce jour de ce muet confident parfois si éloquent du coin de l'oeil.

Tout voyage connaît une tempête et la notre fût terrible, j'en tremble encore aujourd'hui en l'écrivant. Tout était calme et nous voguions près de récifs qui déchirent ça et là le voile translucide d'océan d'un éboulis d'écume. On dit ce lieu maudit, craint par les marins les plus habiles mais ce ne sont que de vieilles légendes ancrées au fond des mers et qui ne trouvent plus de place dans nos modernes angoisses, peut-être.

Je me tenais sur le pont goûtant l'onde d'extases lorsque je crûs voir sur un rocher à fleur de l'eau la silhouette d'un homme revêtue d'une cape noire lever les mains au ciel et déchaîner alors les forces de la mer. Ses pieds disparaissaient dans cette bave blanchâtre qui s'échappe parfois des bouches de la roche mais là, soudain, elle se mua en une vague qui confondit le ciel d'orages. Des trombes d'eau s'abattirent sur nous, affaissant par moments l'océan, le crevassant profond et l'élevant par contraste en d'autres endroits. Le bateau s'arma du courage des hommes d'équipage et lui, de son rocher, haranguait les vagues et les requins excités par le remous des algues. Le combat fût âpre comme le sont ceux qui opposent le bien et le mal. L'océan grimaçait sa mauvaise humeur dans une moue houleuse et nous sentions si proche notre dernière heure. Dieu ne nous sauva pas d'un miracle passé de mode aussi nous rendîmes grâce aux savoir-faire des ouvriers qui armèrent ce bateau contre les excès d'une mer aux colères impériales.

La suite retourne au calme,

convalescence du navire, qu'on va panser,

événements qu'on va laisser dormir dans nos mémoires en confidence.

Déjà de premières brumes annoncent le terme de ce voyage et l'on distingue à peine la forme que la terre ferme élève dans ce nuage ; et ce visage pourtant étranger qui se dessine confus dans ces roches de brume, qui se révèle pétrifié d'éther pour la première fois à nos regards, nous semble bien familier et bien réel après ces longues semaines de traversée incertaine.

Déchirement lent de l'aube sur l'azur,

des formes se dessinent ocres d'écritures

et se devinent même, sur un sentier pierreux, des hommes qui descendent heureux vers la petite plage, un trou de sable dans la montagne qui s'élève parcourue de murs et de chemins, d'arbres et de frissons, recouverte d'épines et de jardins, de pâturages où passent et paissent nombreux en flocons les troupeaux lourds de l'hiver, où pèse aux pierres en suspension un paisible village baigné par un torrent brouillon. Ses larmes s'écoulent de ces sommets qui se découpent en d'autres hauteurs, roches qui s'habillent d'hommes et se dissipent à l'oeil d'un courant d'air marin.

Enveloppe de fumée où chacun se devine, les yeux dans le ciel, où chacun se dessine la forme d'un voyage, debout, de la falaise qui s'estompe dans l'eau ou du haut d'un balcon de banlieue grisée d'azur austère.





En toute poésie,
Bruno


PS : ce texte est à lier avec le post CORSICA dans la section "militant" du forum.
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