Renaud, putain de vie

par Claude Fléouter
– Editions Fejtaine (groupe La Martinière) dans leur collection Documents et Biographies
livre sorti le 12 janvier 2012
Livre broché de 160 pages de format moyen (22,5 cm x 14,00 cm)
Ce livre présente une biographie de Renaud en 17 chapitres non-titrés. Il est enrichi de quelques documents et photographies : 17 photos, en petit format, sur papier glacé, une partie en noir et blanc qui sont des photos familiales montrant Renaud enfant avec des membres de sa famille, et une partie en couleur plus récentes, avec notamment ses frères et sœurs. Les documents comprennent :
Préface du livre
Préface “Lettre à mon frère” du livre écrite par le frère de Renaud, Thierry Séchan :
Mon bien cher frère,
Cela fait des années que je ne t’ai pas écrit.
Si ma mémoire est bonne, mes dernières lettres remontent au début des années soixante-dix, lorsque tu avais quitté Paris (mais quitte-t-on jamais Paris ?) pour t’installer en Avignon. Dans les premiers temps, tu avais été hébergé dans l’appartement de notre tante Madeleine, femme médecin attachante et pittoresque. Elle t’avait inscrit au cours Pigier. Toi, le poète, l’artiste, le saltimbanque, au cours Pigier ! Heureusement, cela ne dura pas. Après quelques mois passés dans un studio, en compagnie d’un chaton et de jolies autochtones, tu remontas à Paname dont tu étais toujours amoureux.
À Paris, ce fut la ronde des petits boulots : vendeur de fringues, apprenti garagiste, libraire. Pour arrondir tes fins de mois, tu chantais dans les rues, les cours d’immeubles (qui rapportaient gros, à l’époque où les femmes étaient au foyer et s’y ennuyaient ferme), le métro. C’est là précisément que deux jeunes producteurs, Jacqueline Herrenschmidt et François Bernheim, te remarquèrent. En studio, ils te demandèrent de leur chanter tout ton répertoire, ce que tu fis d’autant plus volontiers que celui-ci à l’époque était plutôt maigrelet. Les deux producteurs retinrent la quasi-totalité de tes chansons.
Et ce fut “Amoureux de Paname”, où figurait l’emblématique “Hexagone”. J’avoue que ce premier album me laissa? perplexe. Tu ne chantais pas très bien, tes musiques étaient plutôt frustes (trois chansons en do-sol septième !) et tes paroles? Certes, c’était original, mais c’était aussi un peu bancal.
Quatre mille exemplaires vendus. C’était peu, bien sûr, mais ce n’était pas l’essentiel. L’essentiel, c’était que des critiques (Jacques Erwan, notamment) avaient tendu l’oreille. L’essentiel, c’est que des maisons de disques concurrentes de Polydor (Barclay en premier lieu) avaient bien envie de te « signer », toi, si atypique, si étranger à toute la production de l’époque.
Mais tu resignas chez Polydor, et ce fut “Place de ma mob”, l’album qui te lança définitivement. Outre le tube “Laisse béton”, l’opus contenait quelques petits chefs-d’?uvre d’humour et de poésie, tels que “Germaine”, “Adieu minette”, “Je suis une bande de jeunes”, “Les Charognards” ou “La Bande à Lucien”.
Peu de temps après la sortie de “Place de ma mob”, tu fus programmé au théâtre de la Ville. Lorsque je te vis apparaître sur scène, je sus que tu allais devenir un grand artiste français, peut-être le plus grand.
La machine était lancée et elle ne s’arrêterait plus, à moins que tu n’en décides autrement.
En 1980, tu sortis “Marche à l’ombre”, un album d’une rare violence. Cette fois, le gentil loubard était devenu l’ange noir, comme en témoignait la pochette. De “Marche à l’ombre” à “Où c’est que j’ai mis mon flingue ?”, tu déclinais toutes les violences, des plus pittoresques (“L’Auto-Stoppeuse”) aux plus déchirantes (“Mimi l’ennui”). Succès considérable.
Après le merveilleux Bobino, après l’Olympia, c’est au Zénith que tu vas triompher, ce Zénith que François Mitterrand, notre cher président, inaugurera en ta présence en 1984.
En 1982, ce fut “Le Retour de Gérard Lambert”, un album un peu moins réussi que le précédent, mais d’une excellente facture. On retiendra le tonifiant “Mon beauf”, les déchirants “Manu
et La Blanche”, ou encore le roboratif “Étudiant poil aux dents”.
À l’été 1983, avec Jean-Louis Roques, ton accordéoniste fétiche (tous les autres musiciens étaient américains), tu t’envolas pour Los Angeles, la mégapole inhumaine. Là, tu allais enregistrer l’un de tes plus beaux disques, “Morgane de toi” (musique du regretté Franck Langolff), ton premier album à passer la barre du million d’exemplaires. Un album drôle, émouvant, poétique.
La suite fut moins heureuse. Tu avais accepté ? avec mon approbation, hélas ? de participer au Festival international des jeunes et des étudiants à Moscou. Et ce fut une catastrophe. Ton concert se déroule en plein air, devant six mille spectateurs triés sur le volet. Sans être enthousiastes (les Russes ne te connaissent pas, après tout, même si on a distribué aux invités des traductions de tes textes), l’accueil est poli. Mais, en milieu de récital, au moment précis de “Déserteur”, quand tu chantes « Quand les Russes, les Ricains / F’ront sauter la pla- nète », deux mille spectateurs se lèvent et quittent les lieux. Humiliation.
À la fin du concert, en coulisses, tu laisses exploser ta colère devant les organisateurs. Mais le mal est fait. D’autant qu’une équipe de FR3 a tout filmé? Après la diffusion en France, sarcasmes et quolibets fuseront. Ce fut ta première blessure, le début d’un profond malaise qui allait marquer ta vie. Par la suite, tu m’appris que tes angoisses étaient beaucoup plus anciennes, ce dont je pris acte. Ton malaise perdura, augmenta, jusqu’à atteindre son paroxysme vers 1995.
Puis tu repris tes tournées, de Zénith en Zénith, tournées harassantes mais triomphantes. Désormais, ton public était intergénérationnel, tous âges et toutes classes sociales confondus.
En 1985, tu repartis enregistrer à Los Angeles. Cette fois, j’étais du voyage. Depuis trois ans, en effet, j’étais « directeur artistique » de tes éditions musicales. Pour toi, c’était une façon comme une autre de me sortir de la mouise. Appartement de fonction dans le Marais et carte bleue société qui me permettait d’entretenir, midi et soir, tous les parasites du quartier.
Toi et moi étions accompagnés par Jean-Philippe Goude, brillant arrangeur et réalisateur, mais aussi, hélas, sinistre compagnon de voyage. Si je me souviens bien, je ne crois pas l’avoir vu sourire une seule fois. N’importe. Son rôle dans la réalisation de cet album mythique fut prépondérant. Ambiance un peu tristounette, donc. Il te manquait une ou deux chansons. Par un bel après-midi californien je te vis écrire et composer à la guitare, en moins d’une heure, sur un canapé du studio, ton pur chef-d’oeuvre, “Mistral gagnant”. Goude eut l’idée de génie (après coup cela paraît évident) de transcrire le morceau pour le piano. Avec les fameuses petites notes d’introduction et de conclusion.
Hélas, je ne vis pas la fin du disque. Au bout de quinze jours, établissant le bilan de notre « collaboration », je réalisai que je n’avais pas écrit une ligne et pas lu un seul livre en trois ans? Cela ne pouvait plus durer. Je te laissai un petit mot dans notre appartement et je filai à l’aéroport, direction Paris. Adieu, le logement de fonction ! Adieu, la carte bleue société ! Mais bonjour, ma liberté !
Le succès de “Mistral gagnant” fut triomphal. Une fois de plus, tu dépassas allègrement la barre du million d’exemplaires. Virgin, ta nouvelle maison de disques, rayonnait. Pour autant, tu n’allais guère mieux. Toujours ce même vague à l’âme, toujours ce désir d’oublier (quoi exactement ?) et, de plus en plus souvent, de noyer ton imparable malaise dans soixante-quinze centilitres d’alcool.
D’autant que les années à venir n’allaient pas être roses. À quelques mois près, tu perdis ton grand ami Pierre Desproges, puis ton vieux pote Coluche, le parrain de Lolita. C’est à Coluche que tu allais dédier “Putain de camion”, un album noir, au propre et au figuré (la pochette était toute noire, avec juste un bouquet de coquelicots au milieu), un album qui se vendit beaucoup moins bien que les deux précédents, pour l’excellente raison que tu avais refusé d’en faire la promotion.
Et tu déclinais? L’alcool devenait plus régulier, il te faisait office d’antidépresseur. Tu étais gagné par la paranoïa. Bientôt, Dominique ne put plus supporter cette vie. Elle te pria de déménager. Tu t’installas dans un grand appartement juste au-dessus de la Closerie des lilas. Naturellement, tu ne pus y vivre seul? Et c’est ainsi que, quelques semaines après, je vins habiter avec toi dans ce logement de deux cent trente mètres carrés.
Cinq ans sans dessaouler, ou presque. Cinq ans dans une solitude extrême, malgré la présence constante de tes proches. Et ton public qui attendait, qui attendait ton retour, un nouvel album, ton public presque aussi désespéré que toi?
Enfin, il y eut la bouée, le canot de sauvetage, sous la forme d’une jolie chanteuse nommée Romane Serda. Tu en tombas éperdument amoureux, tu produisis son album, tu l’épousas, tu lui fis un bel enfant, Malone. Surtout, tu enregistras “Boucan d’enfer”, un magnifique album qui se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.
Hélas, depuis quelque temps rien ne va plus. Tes vieux démons ont repris le dessus. Ton couple se délite, l’alcool a refait son apparition? La déprime est là, omniprésente. Tu dis à qui veut l’entendre que tu ne peux plus chanter. Je n’arrive pas à y croire. Un artiste n’arrête jamais de créer, voyons ! À moins qu’il ne se suicide, bien sûr? Mais il est vrai que ton comportement actuel s’apparente à un lent suicide, un suicide à petit feu. Que faire ? Te regarder sombrer les bras croisés ? Inimaginable ! Pour reprendre le slogan que tu avais fait imprimer dans ” Le Matin de Paris” en 1988 afin d’inciter Tonton à se représenter : « Renaud, laisse pas béton ! »
Postface du livre
Post-face “Lettre à mon frère (suite et fin) du livre écrite par le frère de Renaud, Thierry Séchan :
Mon bien cher frère,
Puisque j’ai préfacé cet ouvrage, je puis aussi bien le postfacer, ne serait-ce que pour ajouter une note rose à ce tableau un peu noir de ton existence actuelle. Bien sûr que c’est beau, le noir, le noir du drapeau de toutes les révoltes, plus beau que le jaune si souvent évoqué ici, sous forme d’anisette. Mais le rose, le rose bonbon, le rose des lèvres des petites filles, le rose de « la vie en rose », n’est-ce pas plus joli ? D’autant que ta vie ne fut pas toujours aussi morose. Les doutes, les angoisses, puis la dépression, tout cela ne survint qu’au milieu des années quatre-vingt. Avant tout fut beau ! Souviens-toi : comme elle fut douce, notre enfance ! Des parents merveilleux, et six frères et sœurs qui s’adoraient. Cela n’a pas changé, du reste. Et notre adolescence ! Généreuse, voyageuse, rebelle. Quant à tes vingt premières années de carrière, tu ne vas pas me dire que tu les regrettes ! Chaque album, chaque tournée, te faisaient gravir une marche de plus dans le cœur du public, t’inscrivaient un peu plus dans le patrimoine de la chanson française. Un parcours exemplaire !
Ah, notre enfance ! L’école, les copains, nos vacances nomades, dans la Drôme ou à Vialas, au cœur de notre chère Lozère. On a dit de toi que tu étais un « poète de la rue ». Le grand Frédéric Dard a pu écrire que tu faisais « le boulot de Verlaine avec les mots de bistrot ». En fait, moi, je pense que tu es un poète tout court en chanson et dans la vie. Dans les années cinquante (tu devais avoir quatre ou cinq ans), un jour que nous étions en voiture sur une petite route de Lozère, avisant une montagne déchiquetée, tu demandas : « Pourquoi la montagne elle est cassée ? » Silence embarrassé de nos parents. Comment expliquer à un gamin de quatre ou cinq ans le phénomène de l’érosion ? J’imagine que mon père botta en touche.
Quelques années plus tard, toujours en été, nous avions loué une grande maison à Vialas, ce qui nous avait permis d’inviter nos chers « Pépé » et « Mémé ». Ah, l’admiration que nous avions tous pour Pépé, le fameux Oscar de ta chanson ! Grand et fort, le regard bleu des hommes du Nord, la prestance d’un Gabin ou d’un Maurice Chevalier. Le premier jour des vacances, nous assistâmes, muets d’étonnement, au petit déjeuner du grand homme. Assis à une table, sur la terrasse, il avait devant lui un bol de café, des tartines, du beurre, du saucisson à l’ail, du pâté de campagne et… une bouteille de vin rouge ! Ça c’était un homme !
Malgré la différence sociale (la plupart des vacanciers étaient professeurs, médecins, commerçants…), notre grand-père était apprécié par tout le monde. Sa gentillesse et son sourire charmeur compensaient largement son manque d’éducation.
Une enfance heureuse, dans une France profonde qui n’était pas encore la jungle qu’elle est devenue.
Et notre adolescence ! Notre fière adolescence ! T’en souviens-tu ? Tu avais vingt ans, j’en avais vingt-trois, et nous vivions notre époque de « dandy » cheveux longs et blonds, chemises blanches 1900, redingotes et cuissardes. Le soir, nous déambulions entre le Sélect (pour l’apéritif), La Coupole (pour le dîner), puis le Rosebud, jusque tard dans la nuit, parlant à tout le monde, un verre dans une main, une cigarette dans l’autre.
Ah, les nuits de Montparnasse !
Et nos voyages ! C’est moi qui te fis découvrir la Grèce, où tu me retrouvas en 1975.
Patmos la blanche…Patmos de saint Jean l’Apocalypse.
L’Apocalypse, à une époque où nous vivions comme des princes pour l’équivalent de dix euros par jour. Nous nous nourrissions de salades grecques et de petites brochettes, et puis nous buvions ouzo sur ouzo, une sorte de Pastis grec. Tu étais venu avec ton premier 45 tours (Hexagone), et le propriétaire du bar du village avait accepté que tu places ton disque dans son Juke-Box. On peut dire que les Grecs de Petros entendirent tes chansons (si je ne me trompe, il y avait aussi, en face B, Société, tu m’auras pas) avant les Français…
Cette année-là, Dominique était venue avec toi. La belle, la radieuse, la lumineuse Dominique – Domino pour les intimes. Quelques années après, tu lui consacrais une bien jolie chanson, Ma gonzesse, un petit chef-d’œuvre d’humour. La plus belle fille de Petros, assurément.
L’année suivante (à moins que ce fût la précédente…), Martin Lamotte nous avait rejoint. Je crois que je n’ai jamais autant ri de ma vie, d’autant que tu lui donnais la réplique à la perfection. Puis le succès t’arriva, par hasard, comme une divine surprise. Il suffit qu’un animateur de radio s’entichât de Laisse béton pour que le titre devienne, en quelques semaines, numéro 1 au hit-parade.
Dans les années qui suivirent, tu enchaînas succès sur succès, remplissant les salles, passant de Bobino à l’Olympia, puis du Zénith à Bercy.
Et Los Angeles, tu t’en souviens ? Pas le premier séjour (enregistrement de Morgan de toi), le second. Je t’accompagnais, en studio comme à la ville. C’est là que tu enregistras Mistral gagnant, ton chef-d’œuvre absolu, une des plus belles chansons de tous les temps.
Par un bel après-midi, nous roulions dans ta Porsche de location lorsque tu me signales qu’une voiture de police nous suivait en faisant des appels de phare. « Nous n’avons commis aucune infraction, te dis-je naïvement. Continue ! » Fort heureusement, tu fus plus prudent. Tu t’arrêtas sur le bas-côté. Aussitôt, quatre flics encerclèrent la Porsche. On te fit comprendre que tu devais garder tes mains sur le volant. Puis l’on nous extrayait gentiment de la voiture.
Toi et moi, à quelques mètres l’un de l’autre, nous fûmes interrogés par les policiers. « Nous sommes français, expliquai-je, mon frère est un chanteur célèbre qui enregistre un nouvel album à Los Angeles ». « Ce monsieur n’est pas français », m’assura l’un des crétins galonnés. « Comment ça, il n’est pas français ? M’insurgeai-je. Et son accent alors ? » Avec la certitude d’un grand linguiste, le tueur appointé me répondit : « C’est un faux accent français. » Les bras m’en tombèrent. Soudain je réalisai que nos flics parisiens étaient des intellectuels à coté de ses cops californiens. Le cirque dura près d’une heure. Enfin, sans un mot d’excuse, on nous rendit nos passeports en nous expliquant rapidement que tu ressemblais à un dealer recherché dans tout L.A. Toi, dealer ! Dealer de poésie, de révolte et d’humour, peut-être, mais de drogue, no chance. Il suffit d’écouter La Blanche ou P’tite conne pour s’en convaincre.
Tu rentras à Paris avec ton plus bel album sous le bras, tu rentras direction La Closerie des lilas. Étienne Roda-Gil était là, notre ami poète, le plus grand parolier français, alcoolique et anarchiste, généreux et hâbleur, un seigneur. Généreux, toi, tu le fus plus que personne. Grâce à toi, le partageur, nos quatre frères et sœurs ont eu un bel appartement. Moi, non. Comme le Prince de Ligne : j’ai dépensé quatre-vingt dix pour cent de ma fortune en alcool et en femmes, le reste, je l’ai gaspillé. » Notre cher frère David ne m’a-t-il pas surnommé « Gaspille le magnifique » ?
Aujourd’hui, je te vois envahi par le « soleil » noir de la mélancolie j’ai du mal à le supporter, tu sais. Mais je suis sûr que tu vas rebondir, il ne peut en être autrement. Tu as encore de belles chansons à écrire, mon frère. Non, vraiment, l’auteur du Mistral gagnant ne sera jamais un « ménestrel perdant ».