﻿{"id":7806,"date":"2017-10-13T20:51:08","date_gmt":"2017-10-13T18:51:08","guid":{"rendered":"https:\/\/sharedsite.com\/hlm-de-renaud\/wordpress\/?p=7806"},"modified":"2017-10-14T16:26:51","modified_gmt":"2017-10-14T14:26:51","slug":"renaud-putain-de-vie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/sharedsite.com\/hlm-de-renaud\/wordpress\/renaud-putain-de-vie\/","title":{"rendered":"Renaud, putain de vie"},"content":{"rendered":"<h1>Renaud, putain de vie<br \/>\n<img class=\"alignleft\" src=\"http:\/\/www.sharedsite.com\/hlm-de-renaud\/bibliotheque\/a_claude_fleouter\/claude_fleouter_putain_de_vie_couverture_1.jpg\" alt=\"Couverture du livre de Claude Fl\u00e9outer Renaud, putain de vie\" \/><\/h1>\n<p>par Claude Fl\u00e9outer<br \/>\n&#8211; Editions Fejtaine (groupe La Martini\u00e8re) dans leur collection <i>Documents et Biographies<\/i><br \/>\nlivre sorti le 12 janvier 2012<br \/>\nLivre broch\u00e9 de 160 pages de format moyen (22,5 cm x 14,00 cm)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce livre pr\u00e9sente une biographie de Renaud en 17 chapitres non-titr\u00e9s. Il est enrichi de quelques documents et photographies : 17 photos, en petit format, sur papier glac\u00e9, une partie en noir et blanc qui sont des photos familiales montrant Renaud enfant avec des membres de sa famille, et une partie en couleur plus r\u00e9centes, avec notamment ses fr\u00e8res et s\u0153urs. Les documents comprennent :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9face du livre<\/strong><\/p>\n<p>Pr\u00e9face &#8220;Lettre \u00e0 mon fr\u00e8re&#8221; du livre \u00e9crite par le fr\u00e8re de Renaud, Thierry S\u00e9chan :<\/p>\n<p>Mon bien cher fr\u00e8re,<\/p>\n<p>Cela fait des ann\u00e9es que je ne t&#8217;ai pas \u00e9crit.<\/p>\n<p>Si ma m\u00e9moire est bonne, mes derni\u00e8res lettres remontent au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix, lorsque tu avais quitt\u00e9 Paris (mais quitte-t-on jamais Paris ?) pour t&#8217;installer en Avignon. Dans les premiers temps, tu avais \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9 dans l&#8217;appartement de notre tante Madeleine, femme m\u00e9decin attachante et pittoresque. Elle t&#8217;avait inscrit au cours Pigier. Toi, le po\u00e8te, l&#8217;artiste, le saltimbanque, au cours Pigier ! Heureusement, cela ne dura pas. Apr\u00e8s quelques mois pass\u00e9s dans un studio, en compagnie d&#8217;un chaton et de jolies autochtones, tu remontas \u00e0 Paname dont tu \u00e9tais toujours amoureux.<\/p>\n<p>\u00c0 Paris, ce fut la ronde des petits boulots : vendeur de fringues, apprenti garagiste, libraire. Pour arrondir tes fins de mois, tu chantais dans les rues, les cours d&#8217;immeubles (qui rapportaient gros, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 les femmes \u00e9taient au foyer et s&#8217;y ennuyaient ferme), le m\u00e9tro. C&#8217;est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment que deux jeunes producteurs, Jacqueline Herrenschmidt et Fran\u00e7ois Bernheim, te remarqu\u00e8rent. En studio, ils te demand\u00e8rent de leur chanter tout ton r\u00e9pertoire, ce que tu fis d&#8217;autant plus volontiers que celui-ci \u00e0 l&#8217;\u00e9poque \u00e9tait plut\u00f4t maigrelet. Les deux producteurs retinrent la quasi-totalit\u00e9 de tes chansons.<\/p>\n<p>Et ce fut &#8220;Amoureux de Paname&#8221;, o\u00f9 figurait l&#8217;embl\u00e9matique &#8220;Hexagone&#8221;. J&#8217;avoue que ce premier album me laissa? perplexe. Tu ne chantais pas tr\u00e8s bien, tes musiques \u00e9taient plut\u00f4t frustes (trois chansons en do-sol septi\u00e8me !) et tes paroles? Certes, c&#8217;\u00e9tait original, mais c&#8217;\u00e9tait aussi un peu bancal.<\/p>\n<p>Quatre mille exemplaires vendus. C&#8217;\u00e9tait peu, bien s\u00fbr, mais ce n&#8217;\u00e9tait pas l&#8217;essentiel. L&#8217;essentiel, c&#8217;\u00e9tait que des critiques (Jacques Erwan, notamment) avaient tendu l&#8217;oreille. L&#8217;essentiel, c&#8217;est que des maisons de disques concurrentes de Polydor (Barclay en premier lieu) avaient bien envie de te \u00ab signer \u00bb, toi, si atypique, si \u00e9tranger \u00e0 toute la production de l&#8217;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Mais tu resignas chez Polydor, et ce fut &#8220;Place de ma mob&#8221;, l&#8217;album qui te lan\u00e7a d\u00e9finitivement. Outre le tube &#8220;Laisse b\u00e9ton&#8221;, l&#8217;opus contenait quelques petits chefs-d&#8217;?uvre d&#8217;humour et de po\u00e9sie, tels que &#8220;Germaine&#8221;, &#8220;Adieu minette&#8221;, &#8220;Je suis une bande de jeunes&#8221;, &#8220;Les Charognards&#8221; ou &#8220;La Bande \u00e0 Lucien&#8221;.<\/p>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s la sortie de &#8220;Place de ma mob&#8221;, tu fus programm\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre de la Ville. Lorsque je te vis appara\u00eetre sur sc\u00e8ne, je sus que tu allais devenir un grand artiste fran\u00e7ais, peut-\u00eatre le plus grand.<\/p>\n<p>La machine \u00e9tait lanc\u00e9e et elle ne s&#8217;arr\u00eaterait plus, \u00e0 moins que tu n&#8217;en d\u00e9cides autrement.<br \/>\nEn 1980, tu sortis &#8220;Marche \u00e0 l&#8217;ombre&#8221;, un album d&#8217;une rare violence. Cette fois, le gentil loubard \u00e9tait devenu l&#8217;ange noir, comme en t\u00e9moignait la pochette. De &#8220;Marche \u00e0 l&#8217;ombre&#8221; \u00e0 &#8220;O\u00f9 c&#8217;est que j&#8217;ai mis mon flingue ?&#8221;, tu d\u00e9clinais toutes les violences, des plus pittoresques (&#8220;L&#8217;Auto-Stoppeuse&#8221;) aux plus d\u00e9chirantes (&#8220;Mimi l&#8217;ennui&#8221;). Succ\u00e8s consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le merveilleux Bobino, apr\u00e8s l&#8217;Olympia, c&#8217;est au Z\u00e9nith que tu vas triompher, ce Z\u00e9nith que Fran\u00e7ois Mitterrand, notre cher pr\u00e9sident, inaugurera en ta pr\u00e9sence en 1984.<\/p>\n<p>En 1982, ce fut &#8220;Le Retour de G\u00e9rard Lambert&#8221;, un album un peu moins r\u00e9ussi que le pr\u00e9c\u00e9dent, mais d&#8217;une excellente facture. On retiendra le tonifiant &#8220;Mon beauf&#8221;, les d\u00e9chirants &#8220;Manu<br \/>\net La Blanche&#8221;, ou encore le roboratif &#8220;\u00c9tudiant poil aux dents&#8221;.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;\u00e9t\u00e9 1983, avec Jean-Louis Roques, ton accord\u00e9oniste f\u00e9tiche (tous les autres musiciens \u00e9taient am\u00e9ricains), tu t&#8217;envolas pour Los Angeles, la m\u00e9gapole inhumaine. L\u00e0, tu allais enregistrer l&#8217;un de tes plus beaux disques, &#8220;Morgane de toi&#8221; (musique du regrett\u00e9 Franck Langolff), ton premier album \u00e0 passer la barre du million d&#8217;exemplaires. Un album dr\u00f4le, \u00e9mouvant, po\u00e9tique.<\/p>\n<p>La suite fut moins heureuse. Tu avais accept\u00e9 ? avec mon approbation, h\u00e9las ? de participer au Festival international des jeunes et des \u00e9tudiants \u00e0 Moscou. Et ce fut une catastrophe. Ton concert se d\u00e9roule en plein air, devant six mille spectateurs tri\u00e9s sur le volet. Sans \u00eatre enthousiastes (les Russes ne te connaissent pas, apr\u00e8s tout, m\u00eame si on a distribu\u00e9 aux invit\u00e9s des traductions de tes textes), l&#8217;accueil est poli. Mais, en milieu de r\u00e9cital, au moment pr\u00e9cis de &#8220;D\u00e9serteur&#8221;, quand tu chantes \u00ab Quand les Russes, les Ricains \/ F&#8217;ront sauter la pla- n\u00e8te \u00bb, deux mille spectateurs se l\u00e8vent et quittent les lieux. Humiliation.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du concert, en coulisses, tu laisses exploser ta col\u00e8re devant les organisateurs. Mais le mal est fait. D&#8217;autant qu&#8217;une \u00e9quipe de FR3 a tout film\u00e9? Apr\u00e8s la diffusion en France, sarcasmes et quolibets fuseront. Ce fut ta premi\u00e8re blessure, le d\u00e9but d&#8217;un profond malaise qui allait marquer ta vie. Par la suite, tu m&#8217;appris que tes angoisses \u00e9taient beaucoup plus anciennes, ce dont je pris acte. Ton malaise perdura, augmenta, jusqu&#8217;\u00e0 atteindre son paroxysme vers 1995.<\/p>\n<p>Puis tu repris tes tourn\u00e9es, de Z\u00e9nith en Z\u00e9nith, tourn\u00e9es harassantes mais triomphantes. D\u00e9sormais, ton public \u00e9tait interg\u00e9n\u00e9rationnel, tous \u00e2ges et toutes classes sociales confondus.<br \/>\nEn 1985, tu repartis enregistrer \u00e0 Los Angeles. Cette fois, j&#8217;\u00e9tais du voyage. Depuis trois ans, en effet, j&#8217;\u00e9tais \u00ab directeur artistique \u00bb de tes \u00e9ditions musicales. Pour toi, c&#8217;\u00e9tait une fa\u00e7on comme une autre de me sortir de la mouise. Appartement de fonction dans le Marais et carte bleue soci\u00e9t\u00e9 qui me permettait d&#8217;entretenir, midi et soir, tous les parasites du quartier.<\/p>\n<p>Toi et moi \u00e9tions accompagn\u00e9s par Jean-Philippe Goude, brillant arrangeur et r\u00e9alisateur, mais aussi, h\u00e9las, sinistre compagnon de voyage. Si je me souviens bien, je ne crois pas l&#8217;avoir vu sourire une seule fois. N&#8217;importe. Son r\u00f4le dans la r\u00e9alisation de cet album mythique fut pr\u00e9pond\u00e9rant. Ambiance un peu tristounette, donc. Il te manquait une ou deux chansons. Par un bel apr\u00e8s-midi californien je te vis \u00e9crire et composer \u00e0 la guitare, en moins d&#8217;une heure, sur un canap\u00e9 du studio, ton pur chef-d&#8217;oeuvre, &#8220;Mistral gagnant&#8221;. Goude eut l&#8217;id\u00e9e de g\u00e9nie (apr\u00e8s coup cela para\u00eet \u00e9vident) de transcrire le morceau pour le piano. Avec les fameuses petites notes d&#8217;introduction et de conclusion.<\/p>\n<p>H\u00e9las, je ne vis pas la fin du disque. Au bout de quinze jours, \u00e9tablissant le bilan de notre \u00ab collaboration \u00bb, je r\u00e9alisai que je n&#8217;avais pas \u00e9crit une ligne et pas lu un seul livre en trois ans? Cela ne pouvait plus durer. Je te laissai un petit mot dans notre appartement et je filai \u00e0 l&#8217;a\u00e9roport, direction Paris. Adieu, le logement de fonction ! Adieu, la carte bleue soci\u00e9t\u00e9 ! Mais bonjour, ma libert\u00e9 !<br \/>\nLe succ\u00e8s de &#8220;Mistral gagnant&#8221; fut triomphal. Une fois de plus, tu d\u00e9passas all\u00e8grement la barre du million d&#8217;exemplaires. Virgin, ta nouvelle maison de disques, rayonnait. Pour autant, tu n&#8217;allais gu\u00e8re mieux. Toujours ce m\u00eame vague \u00e0 l&#8217;\u00e2me, toujours ce d\u00e9sir d&#8217;oublier (quoi exactement ?) et, de plus en plus souvent, de noyer ton imparable malaise dans soixante-quinze centilitres d&#8217;alcool.<\/p>\n<p>D&#8217;autant que les ann\u00e9es \u00e0 venir n&#8217;allaient pas \u00eatre roses. \u00c0 quelques mois pr\u00e8s, tu perdis ton grand ami Pierre Desproges, puis ton vieux pote Coluche, le parrain de Lolita. C&#8217;est \u00e0 Coluche que tu allais d\u00e9dier &#8220;Putain de camion&#8221;, un album noir, au propre et au figur\u00e9 (la pochette \u00e9tait toute noire, avec juste un bouquet de coquelicots au milieu), un album qui se vendit beaucoup moins bien que les deux pr\u00e9c\u00e9dents, pour l&#8217;excellente raison que tu avais refus\u00e9 d&#8217;en faire la promotion.<\/p>\n<p>Et tu d\u00e9clinais? L&#8217;alcool devenait plus r\u00e9gulier, il te faisait office d&#8217;antid\u00e9presseur. Tu \u00e9tais gagn\u00e9 par la parano\u00efa. Bient\u00f4t, Dominique ne put plus supporter cette vie. Elle te pria de d\u00e9m\u00e9nager. Tu t&#8217;installas dans un grand appartement juste au-dessus de la Closerie des lilas. Naturellement, tu ne pus y vivre seul? Et c&#8217;est ainsi que, quelques semaines apr\u00e8s, je vins habiter avec toi dans ce logement de deux cent trente m\u00e8tres carr\u00e9s.<\/p>\n<p>Cinq ans sans dessaouler, ou presque. Cinq ans dans une solitude extr\u00eame, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence constante de tes proches. Et ton public qui attendait, qui attendait ton retour, un nouvel album, ton public presque aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 que toi?<\/p>\n<p>Enfin, il y eut la bou\u00e9e, le canot de sauvetage, sous la forme d&#8217;une jolie chanteuse nomm\u00e9e Romane Serda. Tu en tombas \u00e9perdument amoureux, tu produisis son album, tu l&#8217;\u00e9pousas, tu lui fis un bel enfant, Malone. Surtout, tu enregistras &#8220;Boucan d&#8217;enfer&#8221;, un magnifique album qui se vendit \u00e0 plus de deux millions d&#8217;exemplaires.<\/p>\n<p>H\u00e9las, depuis quelque temps rien ne va plus. Tes vieux d\u00e9mons ont repris le dessus. Ton couple se d\u00e9lite, l&#8217;alcool a refait son apparition? La d\u00e9prime est l\u00e0, omnipr\u00e9sente. Tu dis \u00e0 qui veut l&#8217;entendre que tu ne peux plus chanter. Je n&#8217;arrive pas \u00e0 y croire. Un artiste n&#8217;arr\u00eate jamais de cr\u00e9er, voyons ! \u00c0 moins qu&#8217;il ne se suicide, bien s\u00fbr? Mais il est vrai que ton comportement actuel s&#8217;apparente \u00e0 un lent suicide, un suicide \u00e0 petit feu. Que faire ? Te regarder sombrer les bras crois\u00e9s ? Inimaginable ! Pour reprendre le slogan que tu avais fait imprimer dans &#8221; Le Matin de Paris&#8221; en 1988 afin d&#8217;inciter Tonton \u00e0 se repr\u00e9senter : \u00ab Renaud, laisse pas b\u00e9ton ! \u00bb<\/p>\n<p><strong>Postface du livre<\/strong><\/p>\n<p>Post-face &#8220;Lettre \u00e0 mon fr\u00e8re (suite et fin) du livre \u00e9crite par le fr\u00e8re de Renaud, Thierry S\u00e9chan :<\/p>\n<p>Mon bien cher fr\u00e8re,<br \/>\nPuisque j\u2019ai pr\u00e9fac\u00e9 cet ouvrage, je puis aussi bien le postfacer, ne serait-ce que pour ajouter une note rose \u00e0 ce tableau un peu noir de ton existence actuelle. Bien s\u00fbr que c\u2019est beau, le noir, le noir du drapeau de toutes les r\u00e9voltes, plus beau que le jaune si souvent \u00e9voqu\u00e9 ici, sous forme d\u2019anisette. Mais le rose, le rose bonbon, le rose des l\u00e8vres des petites filles, le rose de \u00ab la vie en rose \u00bb, n\u2019est-ce pas plus joli ? D\u2019autant que ta vie ne fut pas toujours aussi morose. Les doutes, les angoisses, puis la d\u00e9pression, tout cela ne survint qu\u2019au milieu des ann\u00e9es quatre-vingt. Avant tout fut beau ! Souviens-toi : comme elle fut douce, notre enfance ! Des parents merveilleux, et six fr\u00e8res et s\u0153urs qui s\u2019adoraient. Cela n\u2019a pas chang\u00e9, du reste. Et notre adolescence ! G\u00e9n\u00e9reuse, voyageuse, rebelle. Quant \u00e0 tes vingt premi\u00e8res ann\u00e9es de carri\u00e8re, tu ne vas pas me dire que tu les regrettes ! Chaque album, chaque tourn\u00e9e, te faisaient gravir une marche de plus dans le c\u0153ur du public, t\u2019inscrivaient un peu plus dans le patrimoine de la chanson fran\u00e7aise. Un parcours exemplaire !<\/p>\n<p>Ah, notre enfance ! L\u2019\u00e9cole, les copains, nos vacances nomades, dans la Dr\u00f4me ou \u00e0 Vialas, au c\u0153ur de notre ch\u00e8re Loz\u00e8re. On a dit de toi que tu \u00e9tais un \u00ab po\u00e8te de la rue \u00bb. Le grand Fr\u00e9d\u00e9ric Dard a pu \u00e9crire que tu faisais \u00ab le boulot de Verlaine avec les mots de bistrot \u00bb. En fait, moi, je pense que tu es un po\u00e8te tout court en chanson et dans la vie. Dans les ann\u00e9es cinquante (tu devais avoir quatre ou cinq ans), un jour que nous \u00e9tions en voiture sur une petite route de Loz\u00e8re, avisant une montagne d\u00e9chiquet\u00e9e, tu demandas : \u00ab Pourquoi la montagne elle est cass\u00e9e ? \u00bb Silence embarrass\u00e9 de nos parents. Comment expliquer \u00e0 un gamin de quatre ou cinq ans le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019\u00e9rosion ? J\u2019imagine que mon p\u00e8re botta en touche.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, toujours en \u00e9t\u00e9, nous avions lou\u00e9 une grande maison \u00e0 Vialas, ce qui nous avait permis d\u2019inviter nos chers \u00ab P\u00e9p\u00e9 \u00bb et \u00ab M\u00e9m\u00e9 \u00bb. Ah, l\u2019admiration que nous avions tous pour P\u00e9p\u00e9, le fameux Oscar de ta chanson ! Grand et fort, le regard bleu des hommes du Nord, la prestance d\u2019un Gabin ou d\u2019un Maurice Chevalier. Le premier jour des vacances, nous assist\u00e2mes, muets d\u2019\u00e9tonnement, au petit d\u00e9jeuner du grand homme. Assis \u00e0 une table, sur la terrasse, il avait devant lui un bol de caf\u00e9, des tartines, du beurre, du saucisson \u00e0 l\u2019ail, du p\u00e2t\u00e9 de campagne et\u2026 une bouteille de vin rouge ! \u00c7a c\u2019\u00e9tait un homme !<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la diff\u00e9rence sociale (la plupart des vacanciers \u00e9taient professeurs, m\u00e9decins, commer\u00e7ants\u2026), notre grand-p\u00e8re \u00e9tait appr\u00e9ci\u00e9 par tout le monde. Sa gentillesse et son sourire charmeur compensaient largement son manque d\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n<p>Une enfance heureuse, dans une France profonde qui n\u2019\u00e9tait pas encore la jungle qu\u2019elle est devenue.<\/p>\n<p>Et notre adolescence ! Notre fi\u00e8re adolescence ! T\u2019en souviens-tu ? Tu avais vingt ans, j\u2019en avais vingt-trois, et nous vivions notre \u00e9poque de \u00ab dandy \u00bb cheveux longs et blonds, chemises blanches 1900, redingotes et cuissardes. Le soir, nous d\u00e9ambulions entre le S\u00e9lect (pour l\u2019ap\u00e9ritif), La Coupole (pour le d\u00eener), puis le Rosebud, jusque tard dans la nuit, parlant \u00e0 tout le monde, un verre dans une main, une cigarette dans l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ah, les nuits de Montparnasse !<\/p>\n<p>Et nos voyages ! C\u2019est moi qui te fis d\u00e9couvrir la Gr\u00e8ce, o\u00f9 tu me retrouvas en 1975.<\/p>\n<p>Patmos la blanche\u2026Patmos de saint Jean l\u2019Apocalypse.<\/p>\n<p>L\u2019Apocalypse, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 nous vivions comme des princes pour l\u2019\u00e9quivalent de dix euros par jour. Nous nous nourrissions de salades grecques et de petites brochettes, et puis nous buvions ouzo sur ouzo, une sorte de Pastis grec. Tu \u00e9tais venu avec ton premier 45 tours (Hexagone), et le propri\u00e9taire du bar du village avait accept\u00e9 que tu places ton disque dans son Juke-Box. On peut dire que les Grecs de Petros entendirent tes chansons (si je ne me trompe, il y avait aussi, en face B, Soci\u00e9t\u00e9, tu m\u2019auras pas) avant les Fran\u00e7ais\u2026<\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e-l\u00e0, Dominique \u00e9tait venue avec toi. La belle, la radieuse, la lumineuse Dominique \u2013 Domino pour les intimes. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, tu lui consacrais une bien jolie chanson, Ma gonzesse, un petit chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019humour. La plus belle fille de Petros, assur\u00e9ment.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e suivante (\u00e0 moins que ce f\u00fbt la pr\u00e9c\u00e9dente\u2026), Martin Lamotte nous avait rejoint. Je crois que je n\u2019ai jamais autant ri de ma vie, d\u2019autant que tu lui donnais la r\u00e9plique \u00e0 la perfection. Puis le succ\u00e8s t\u2019arriva, par hasard, comme une divine surprise. Il suffit qu\u2019un animateur de radio s\u2019entich\u00e2t de Laisse b\u00e9ton pour que le titre devienne, en quelques semaines, num\u00e9ro 1 au hit-parade.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es qui suivirent, tu encha\u00eenas succ\u00e8s sur succ\u00e8s, remplissant les salles, passant de Bobino \u00e0 l\u2019Olympia, puis du Z\u00e9nith \u00e0 Bercy.<\/p>\n<p>Et Los Angeles, tu t\u2019en souviens ? Pas le premier s\u00e9jour (enregistrement de Morgan de toi), le second. Je t\u2019accompagnais, en studio comme \u00e0 la ville. C\u2019est l\u00e0 que tu enregistras Mistral gagnant, ton chef-d\u2019\u0153uvre absolu, une des plus belles chansons de tous les temps.<\/p>\n<p>Par un bel apr\u00e8s-midi, nous roulions dans ta Porsche de location lorsque tu me signales qu\u2019une voiture de police nous suivait en faisant des appels de phare. \u00ab Nous n\u2019avons commis aucune infraction, te dis-je na\u00efvement. Continue ! \u00bb Fort heureusement, tu fus plus prudent. Tu t\u2019arr\u00eatas sur le bas-c\u00f4t\u00e9. Aussit\u00f4t, quatre flics encercl\u00e8rent la Porsche. On te fit comprendre que tu devais garder tes mains sur le volant. Puis l\u2019on nous extrayait gentiment de la voiture.<\/p>\n<p>Toi et moi, \u00e0 quelques m\u00e8tres l\u2019un de l\u2019autre, nous f\u00fbmes interrog\u00e9s par les policiers. \u00ab Nous sommes fran\u00e7ais, expliquai-je, mon fr\u00e8re est un chanteur c\u00e9l\u00e8bre qui enregistre un nouvel album \u00e0 Los Angeles \u00bb. \u00ab Ce monsieur n\u2019est pas fran\u00e7ais \u00bb, m\u2019assura l\u2019un des cr\u00e9tins galonn\u00e9s. \u00ab Comment \u00e7a, il n\u2019est pas fran\u00e7ais ? M\u2019insurgeai-je. Et son accent alors ? \u00bb Avec la certitude d\u2019un grand linguiste, le tueur appoint\u00e9 me r\u00e9pondit : \u00ab C\u2019est un faux accent fran\u00e7ais. \u00bb Les bras m\u2019en tomb\u00e8rent. Soudain je r\u00e9alisai que nos flics parisiens \u00e9taient des intellectuels \u00e0 cot\u00e9 de ses cops californiens. Le cirque dura pr\u00e8s d\u2019une heure. Enfin, sans un mot d\u2019excuse, on nous rendit nos passeports en nous expliquant rapidement que tu ressemblais \u00e0 un dealer recherch\u00e9 dans tout L.A. Toi, dealer ! Dealer de po\u00e9sie, de r\u00e9volte et d\u2019humour, peut-\u00eatre, mais de drogue, no chance. Il suffit d\u2019\u00e9couter La Blanche ou P\u2019tite conne pour s\u2019en convaincre.<\/p>\n<p>Tu rentras \u00e0 Paris avec ton plus bel album sous le bras, tu rentras direction La Closerie des lilas. \u00c9tienne Roda-Gil \u00e9tait l\u00e0, notre ami po\u00e8te, le plus grand parolier fran\u00e7ais, alcoolique et anarchiste, g\u00e9n\u00e9reux et h\u00e2bleur, un seigneur. G\u00e9n\u00e9reux, toi, tu le fus plus que personne. Gr\u00e2ce \u00e0 toi, le partageur, nos quatre fr\u00e8res et s\u0153urs ont eu un bel appartement. Moi, non. Comme le Prince de Ligne : j\u2019ai d\u00e9pens\u00e9 quatre-vingt dix pour cent de ma fortune en alcool et en femmes, le reste, je l\u2019ai gaspill\u00e9. \u00bb Notre cher fr\u00e8re David ne m\u2019a-t-il pas surnomm\u00e9 \u00ab Gaspille le magnifique \u00bb ?<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je te vois envahi par le \u00ab soleil \u00bb noir de la m\u00e9lancolie j\u2019ai du mal \u00e0 le supporter, tu sais. Mais je suis s\u00fbr que tu vas rebondir, il ne peut en \u00eatre autrement. Tu as encore de belles chansons \u00e0 \u00e9crire, mon fr\u00e8re. Non, vraiment, l\u2019auteur du Mistral gagnant ne sera jamais un \u00ab m\u00e9nestrel perdant \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Renaud, putain de vie par Claude Fl\u00e9outer &#8211; Editions Fejtaine (groupe La Martini\u00e8re) dans leur collection Documents et Biographies livre sorti le 12 janvier 2012 Livre broch\u00e9 de 160 pages de format moyen (22,5 cm x 14,00 cm) &nbsp; Ce livre pr\u00e9sente une biographie de Renaud en 17 chapitres non-titr\u00e9s. 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