Je comprends ce que tu veux dire par « mécanisme de défense », même si on ne l’applique pas forcément tous pour les mêmes raisons.
Pendant des années, je n’avais des « nouvelles » de Renaud que par ses albums, ses concerts, quelques médias triés sur le volet et généralement bienveillants avec lui (France Inter, Télérama, Paroles & Musique puis Chorus), quelques livres qui paraissaient ponctuellement.
Je ne lisais pas les critiques assassines dans Libé, ni les potins de Gala ou Voici et n’étais pote ni avec Renaud, ni avec aucun de ses proches qui aurait pu me donner des infos intimes ou exclusives sur sa vie.
Et puis Internet est arrivé. Et le HLM des fans de Renaud . Et son forum. Tout à coup, j’ai eu accès à TOUTES les informations possibles et imaginables sur Renaud, TOUS les articles, TOUTES les critiques, TOUS les commentaires sur son œuvre, ses paroles, ses moindres faits et gestes, TOUTES les photos existantes, même les plus moches, TOUTES les vidéos, même les plus pourries, TOUTES ses déclarations, même les plus foireuses. Et du temps où Renaud lui-même s’exprimait ici, j’ai assisté quasiment en direct à la conception de Malone (eh oui, son fils, pas la chanson… enfin si, les 2 en fait)
Tout ça coïncidant avec la parution de « Boucan d’enfer », dont le succès a alimenté (et réciproquement) une médiatisation et une « pipolisation » jamais atteinte auparavant et une période où Renaud n’était pas au mieux de sa forme, artistiquement, physiquement, moralement.
De mon plein gré, parce qu’il y avait eu un manque dans les années qui ont précédé, j’ai absorbé une dose massive de Renaud (HLM, télés, bouquins) entre 2002 à 2006, et ce qui devait arriver arriva : j’ai frôlé l’overdose. Du coup, depuis une dizaine d’années, j’ai pris un peu de distance avec mon « idole ». Ce que je juge positif au final, puisque le fanatisme est par définition une forme d’aliénation mentale.
Je continue malgré tout à admirer l’artiste et son œuvre, à écouter régulièrement ses chansons (surtout les vieilles, comme beaucoup). Je garde une certaine tendresse pour l’homme, même si j’en ai désormais une image plus complexe, parce que Renaud a changé, mais aussi parce qu’avec le recul je pense que j’en avais autrefois une image idéalisée qui ne correspondait pas forcément à la réalité.
Par ailleurs, j’ai pris conscience qu’en tant qu’artiste, et à plus forte raison en tant qu’être humain, Renaud ne me devait RIEN. Libre à lui d’appeler à voter Mitterrand hier ou Macron aujourd’hui, de se remarier sans demander mon approbation sur le choix de l’heureuse élue, de porter la croix huguenote ou se convertir au judaïsme, de faire demain du reggae ou de la disco si tel est son bon plaisir, d’enchaîner les albums et les tournées ou de rester peinard au fond de son bistrot, de choisir de vivre ou de se tuer à petit feu.
Renaud n’a aucun compte à me rendre... et réciproquement.
Moi non plus, je ne lui dois rien : rien ne m’oblige à suivre ses consignes de vote, rien ne m’oblige à aller le voir en concert si je ne veux pas l’entendre massacrer ses chansons avec une voix catastrophique, rien ne m’oblige à acheter son prochain album si je trouve ses textes pauvres et ses mélodies faiblardes, rien ne m’oblige à lire ses interviews si elles ne provoquent plus chez moi qu’agacement ou ennui et rien ne m’oblige à continuer à prendre de ses nouvelles sur le HLM des fans de Renaud si cela me déprime trop.
Mais, derrière mon discours bravache, je ne vais pas le nier, il m’arrive parfois de penser à ces vers de Brassens : « Et c’est triste de n’être plus triste sans vous. »
Et comme tous les anciens drogués, il m’arrive de rechuter. Ma modeste contribution à ce topic en est la preuve.
