Y'A PAS D'ARÊTES DANS L'BIFTECK !
Charlie Hebdo, le 2 juin 1993
« Renaud bille en tête
YA PAS DARETES DANS LBIFTECK !
Dès que le vent soufflera, je reviendra
Yen a sûrement qui ont cru que je rigolais la semaine dernière lorsque jai annoncé ma démission prochaine de Charlie. Sans dec, dans trois semaines je laisse béton ! Cest pus possib Je vous explique : dimanche soir, jai faxé ma chronique au journal. Ouf ! peinard, une de plus de torchée ! Lundi, jai glandé, en me disant ça va, y mreste une semaine pour pondre la prochaine, ja vais pas me prendre la tête tout de suite. Mardi, jai eu du boulot. Jai dû aller chez Virgin pour la sortie de mon nouveau disque (en attendant le « Vrai » nouveau), que je ne saurais que trop vous conseiller de vous procurer, surtout si vous aimez les chansons populaires du Nord interprétées par votre serviteur, en chtimi sil vous plaît. Ca sappelle « Renaud cante el Nord », et cest bien joli. Mercredi après-midi, jai bricolé chez moi des tringles à rideaux, jai eu la visite de mon ami et accordéoniste Jean-Louis Roques, on a bu des Ricard au bistrot du coin pi on sest fait une finale de Coupe dEurope à la télé pi on la gagnée. Vendredi, je pars pour Lille répéter avec les musiciens nordistes qui mont accompagné dans le disque cité plus haut, histoire dêtre au point samedi pour le Festival mondial de laccordéon de Wazèmes où, en soirée de clôture, je dois interpréter les chansons en question. Dimanche, je participe à « Rien à cirer » avec Fonfont et après je rentre sur Paname. On est donc jeudi, et je nai quaujourdhui pour vous pondre deux feuillets et demi de je sais pas quoi. Voilà. Il est 14 heures, je suis à la table de Samuel Beckett dans ma brasserie montparnassienne, et jai pas didée. Pas lombre dune amorce dun popil de cul de début didée .Et cest un peu comme ça toutes les semaines. Et inutile de vous dire que tout le temps passé à flipper sur mon Macintosh pour enrichir ( ?) de deux pauvres colonnes la presse libre à 10 F, je le passe pas à écrire mes prochaines chansons que quelques-uns dentre vous me reprochent de tarder à graver dans le vinyle Moi, après tout, jmen fous un peu. Si vous préférez ma prose à rimes, si vous préférez me voir accompagné au dessin par Siné plutôt quà laccordéon par Jean-Louis, si vous préférez le bruit du papier journal à la mélopée délicieuse de mes cordes vocales, je peux continuer chez Charlie pendant dix ans. Même que ça marrangerait presque : jaurais pas à faire la musique
Et pi, si jarrête, cest aussi un peu parce que je suis plus trop daccord avec la « ligne idéologique » du journal. Je pêche à la ligne. Jaime mon chien mais pas la SPAphilie, jadore le football, suis supporter du Stade lavallois, je bois de la bière et du pastis, je joue à la pétanque, mon lieu de pèlerinage préféré, cest les magasins « Monsieur Bricolage », je considère lastrologie comme une science, suis prêt à croire à la réincarnation si je peux être réincarné en selle de vélo de jeune fille et JE SUIS FOU DES POLYPHONIES CORSES ! ! !
Ajoutez à ça que la rédaction de Charlie me refuse neuf dessins sur dix, tuant peut-être ainsi dans luf une formidable vocation et une éventuelle reconversion, que notre rédac chef pactise avec lennemi en dînant quasiment en tête-à-tête avec Jean-François Deniau sous mes yeux ébahis, ajoutez aussi que je demande depuis des semaines un canapé et des cendriers au journal et que le patronat me les refuse, ajoutez que Valérie Le Du, notre charmante secrétaire de rédaction, porte, au printemps, des robes dune courterie insensée qui choque mon calvinisme, ajoutez enfin que les disquettes de mon Macintosh sont quasiment incompatibles avec les programmes de traitement de texte des ordinateurs du journal, vous comprendrez quil est largement temps que je cède ma place deux à un moins casse-couilles que moi
Ma décision est irrévocable. Ninsistez pas, jarrête ! Et pas la peine de me répondre « ya pas darêtes dans l bifteck ! » : quand cette expression était en vogue dans mes cours de récré, vous étiez même pas nés, bande de salauds de jeunes !
RENAUD »
