Écrits par Renaud Charlie-Hebdo, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 10 janvier 2001.

ORANGE AMÈRE Renaud ne boycottera pas les nouilles, même brunes

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Charlie Hebdo, le 28 juin 1995

 

« Renaud Envoyé spécial chez moi

ORANGE AMERE

Renaud ne boycottera pas les nouilles, même brunes

 

Pas la peine de m’écrire pour m’engueuler si vous êtes pas d’accord, ma femme s’en est déjà chargée. « Toi, t’irais chanter à Orange juste pour faire le contraire de Bruel ! » m’a-t-elle dit hier lorsque le nouveau débat à la mode qui anime le landerneau show-biztique  « Faut-il boycotter les villes F.N. ? » est arrivé jusqu’à ma salle à manger à l’heure des nouilles. « Pas du tout » ai-je répondu, « moi, j’irai chanter contre le F.N., là où le F.N. triomphe. Si c’est pas dans le cadre d’un festival subventionné par la municipalité, je vois pas en quoi je la cautionne. Lorsque je chante des villes notoirement de droite (et demain d’extrême droite), je rassemble un public plus farouchement de gauche que partout ailleurs, je vais quand même pas me priver d’eux ! (j’écris pas « je vais quand même les pénaliser eux », c’est prétentieux…) Les abandonner dans leur quotidien pas terrible, dans une ville sinistrée politiquement mais aussi bientôt culturellement, parce que les artistes « de gôche » la désertent… Quand tu te veux un tant soit peu humaniste, tu vas là où l’humanisme est en danger, point final ! Et puis merde ! Faut pas déconner, y a des artistes qui décident, pour marquer le coup, de boycotter Orange ou Toulon parce que leurs prestations sont des activités culturelles musicales APOLITIQUES qui, immanquablement, donnent du crédit, cautionne la politique culturelle de la ville.

Moi, ça m’étonnerait que la municipalité d’Orange (et les journalistes locaux qui rendront compte de ma prestation) considère un de mes concerts dans cette ville autrement que comme une manifestation de résistance à ses élus et à leurs valeurs ! » Ma femme m’a dit que, d’abord, on disait pas « merde » à table, et puis que, quand même, mes concerts, c’étaient pas des meetings ! « Font et Val non pas de meetings », j’ai répondu, « n’empêche qu’ils iront aussi foutre la zone dans les villes F.N., parce que c’est là qu’il faut lutter, est-ce que je peux reprendre des nouilles ? » Alors elle m’a dit que oui je pouvais, mais que n’empêche, le boycott culturel (entre autres) de l’Afrique du Sud pour lutter contre l’apartheid, ça avait porté ses fruits, que ni Val ni moi n’avons eu l’idée d’aller chanter là-bas, même par solidarité avec les victimes de ce régime, laisses-en quand même un peu à Lolita. Après j’ai plus rien dit parce que ce n’est pas poli de parler la bouche pleine, mais j’ai un peu réfléchi : la décision de boycotter Orange, bob, d’accord, c’est avant tout symbolique. Parce que la mairie est officiellement Front national. O.K. Mais les boycotteurs savent-ils qu’il y a dix fois plus d’électeurs F.N. à Marseille qu’à Orange ? Ca les dérange pas de chanter à Marseille ? Nice où la mairie est « divers droite » avec un maire F.N. pur jus mais qui s’est débarrassé de l’encombrante étiquette, ça les dérange pas non plus ? Et en extrapolant un peu, les artistes qui font une carrière internationale, ça les trouble pas de se produire en France, pays d’Europe où l’extrême droite est la plus puissante ? J’ai dit tout ça à ma femme. « Voilà, la décision de Bruel est cohérente et défendable, sauf que si on poussait sa logique à l’extrême, c’est la France qu’il faudrait boycotter. »

Alors ma femme m’a dit que les artistes, quand ils se baladent en tournée à travers la France, s’ils ont la possibilité de marquer leur colère ou leur désaccord fondamental, viscéral, avec les thèses d’extrême droite, en choisissant (symboliquement) de chanter aux portes d’Orange plutôt qu’à Orange même, à cinq bornes de Toulon plutôt qu’à Toulon même, ça ne « pénalise » ni n’exclut les publics de ces villes et ça évite de se demander si notre présence cautionne ou non la municipalité. Chanter dans des villes F.N., quoi qu’on y fasse, c’est accepter, banaliser, légitimer le fait que le F.N. puisse gérer des villes. Et toc !

Alors je me suis dit que, quand même, elle avait pas tort. Bon, je vais encore me faire traiter de girouette si je change d’avis entre le début de ma chronique et la fin, j’aurai beau répondre que « c’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », je vais encore me faire allumer, y aura encore personne pour me défendre. Alors j’ai dit à ma gonzesse : « Bon, t’as peut-être raison, mais alors je boycotte aussi Nîmes. La mairie est repassée aux mains des communistes. Pour les millions de morts de Staline, pour la liberté assassinée dans tant de pays au nom de cette idéologie, pour les goulags, les anarchistes ukrainiens massacrés en 1919, pour le Tibet annexé, pour la place Tien An Men et les procès de Moscou, pour les accords de Grenelle en 68, et surtout pour la seule Shoah qui distingue le communisme du fascisme, je ne chanterai jamais dans une ville coco ! » Après, j’ai aussi expliqué que les villes U.D.F, R.P.R ou P.S valaient guère mieux, que le libéralisme économique (nouveau nom du capitalisme, vous aviez remarqué ?) qui engendre la misère économique sur les trois quarts de la planète, qui pille et affame le tiers monde, qui génère les guerres, qui assassine l’intelligence à coup de TF1, CNN, McDonald’s et Disneyland, avait, depuis la révolution industrielle du siècle dernier, probablement fait autant de victimes que fascisme et communisme réunis, est-c’que ce coup-ci je peux finir les nouilles ?

Alors ma femme m’a dit que si je comparais le fascisme avec n’importe quoi d’autre j’allais me faire voler dans les plumes. J’ai juste dit que je comparais seulement le nombre de morts mais ça l’a pas convaincue. Et moi non plus.

RENAUD

P.-S. : Bon, sans dec’, je dois chanter à Toulon le 23 novembre prochain, d’ici là y aura un lecteur plus malin que moi pour me dire si je dois boycotter ou pas… Ou alors je me démerde pour dire tellement de mal de Toulon, Orange et Marignane que d’ici à cet automne, je serai peut-être interdit dans ces villes. L’idéal, non ? »

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